« Sénéchal, la ville est assiégée ! »

511euzhlr2bl-_sx195_Telle est la phrase que l’on m’a jetée sur le coin de la goule. Depuis, tout part à vau-l’eau. Oui, tout, alors que ce siège pourrait se dérouler selon les lois de la guerre, selon la noblesse de nos rangs, selon la piété de nos âmes. Nenni.

Lysimaque, la Ville aux Fleurs, fière capitale du royaume de Méronne, est encerclée et menacée par une mystérieuse armée. Et pour le sénéchal Philippe Gardeval, ce n’est que le début des ennuis. Suite à l’empoisonnement d’un dignitaire de la cité, il découvre que l’ennemi est déjà infiltré au sein de la cour, dans leurs propres rangs ! Sous quels traits se cache le félon ? Parmi les puissants, les ambitieux et les adversaires politiques ne manquent pas ; le sénéchal devra alors faire preuve d’ingéniosité pour défendre la ville et sa vie dans ce contexte étouffant d’intrigues de palais.

Il y a quelques années, lorsque j’avais encore le temps de fréquenter les forum d’écriture, je suis tombée au sein d’une communauté fort sympathique (JE, pour ne pas la nommer). Et en fourrageant parmi les thread pour trouver quels textes lire et où commencer, un titre m’a accroché l’œil. « Triste de noblesse ». Diantre, me suis-je dit, voilà qui est intriguant ! Et c’est ainsi que j’ai découvert ce qui, un an et demi / deux ans plus tard, allait devenir le phénomène Sénéchal.
Je n’avais cependant pas eu l’opportunité d’aller jusqu’au bout de ce premier tome, et j’avoue que j’étais fort curieuse d’en connaitre (enfin…) le dénouement. Et même si la chose m’a pris quelques années de plus, l’intérêt ne s’est pas émoussé pour autant.

Sénéchal nous envoie donc bouler dès le départ dans une cité, Lysimaque, que l’on vient tout juste d’assiéger. L’armée ennemie plante encore ses tentes, mais le conseil se tient dans la salle du trône pour déterminer ce que l’on va bien pouvoir faire. Et tandis que se met en place un plan pour défendre la ville et aller discutailler avec l’opposant (on ne sait jamais : sur un malentendu, ça peut marcher ^^), les premières complications pointent le bout de leur nez : l’ennemi est aussi en les murs, et n’attend que le premier faux pas pour frapper.

Si le roman nous vend quasi dès sa première ligne une histoire de cité assiégée, ne vous attendez nullement à des combats héroïco-sanglants sur les murs à la manière d’une Dross Delnoch. Ici, l’encerclement débute à peine, on laisse encore éventuellement la voie aux pourparlers et c’est davantage d’intrigue de cours et de traitrise que vous allez être abreuvés — ceci dit, l’action ne manque point, n’ayez crainte.
Nous suivons donc les actions et pensées de notre héros narrateur, Philippe Gardeval, grand sénéchal de Méronne, ami et conseiller du roi. Tout juste tiré du lit par l’urgence de la situation, celui-ci découvre que l’on a déjà commencé à agir sans lui, et que, fichtredouille, on en a fait des conneries ! Tâchant de ne pas se laisser aller à la colère, il récupère comme il le peut le contrôle de la situation, au détriment de sa propre réputation et sécurité, et au Diable les qu’en-dira-t-on.
Car oui, Lysimaque est un véritable nid de serpents, où chacun tente de tirer la couverture à soi, et peu importe que par ces actions tout un chacun risque de se retrouver la tripaille à l’air. Le plus fameux exemple étant le sieur Othon de Ligias (nom qui m’éclatera toujours : j’ai connu un cheval qui s’appelait Othon…) Et honnêtement, j’ai adoré ce personnage. Il est très ambivalent et point aussi détestable que de prime abord — mais nous reviendrons aux protagonistes plus tard.

Donc, après un conseil fort animé où l’on se déchire déjà pour savoir s’il fallait armer les panetiers et où la mort s’invite chez les puissants, le roi décide incontinent d’aller palabrer avec son homologue assiégeant. Avec une escorte réduite, cela va de soi. Sur le chemin, Philippe, de la partie comme d’évidence, s’aperçoit que la vie de son monarque et ami est menacée, car l’on tente de l’assassiner en pleine rue. Si l’on ne sait pas qui, au moins est-il sauf pour aller tailler bavette devant les murs.
Et là, le roi Lysander leur apprend qu’il mène ni plus ni moins qu’une guerre sainte, pour réunir tous les royaumes en un seul, et ce sur ordre du Créateur lui-même, dont les Anges sont présents pour lui prêter main forte.
Comment passer de victimes à hérétiques en une phrase…

Bien évidemment, le monarque de Méronne n’entend pas céder son titre devant un tel parvenu, fût-il soutenu par la nation angélique. On repart donc chacun de son côté (non sans quelques démonstrations de magie : rien de tape-à-l’œil, mais déjà des prémices du futur) pour se préparer au pire.
Et « pire », il y a effectivement à venir. Et pas qu’avec les combats et l’attente du siège.

L’univers de Sénéchal est particulièrement riche. Mélange de Moyen Âge classique et de fantasy avec son bestiaire, on y découvre avant tout un monde cohérent, réfléchi et cadre très propice aux aventures qui vont y être contées.
C’est cependant l’aspect religion (le Syncrétisme) qui marque le plus à mon sens. Clairement inspirée du christianisme, on s’en détache pourtant suffisamment pour ne pas avoir l’impression d’en avoir une pâle copie, d’autant que dans cette version, les officiants hauts placés ont de réels pouvoirs – on ne dira pas « magiques », mais sur le principe, c’est un peu ça quand même, grâce à leurs prières/cantiques, etc.
Beaucoup de choses tournent autour de la religion d’ailleurs dans l’intrigue – j’évoquais notamment la croisade du roi Lysander qu’il pense mener au nom de tous avec le soutien du créateur et contre les démons. Pour autant, on ne se retrouve pas dans un nid de culs bénis, et Philippe échappe en partie à ces notions, même si l’on sent le poids de la tradition et du doute sur ses épaules.

Niveau personnages, comme je l’indiquais également plus tôt, outre qu’ils sont tous très travaillés, le grand jeu pour le lecteur, c’est d’essayer de deviner qui est le traître (ou qui sont les traîtres !). Et pendant un temps, nos deux ecclésiastiques, l’archisyncre Boniface et le chapelain Jules, ont été dans mes petits papiers.
Au final, je ne me prononcerai pas sur leur culpabilité ou non, mais je dois bien avouer que ces deux personnages donc, m’ont beaucoup plu. Notamment Jules, qui ne paye pas de mine comme ça, mais qui cache bien son jeu dans les intrigues de cour.

Mon petit préféré, par contre (en-dehors de Philippe, évidemment), a été le chancelier Othon de Ligias.
Protagoniste haut en couleurs, on nous le présente dès le début comme un parvenu arrivé il y a peu de sa province, et qui, propulsé en haut des hiérarchies de la cour par son rang, entend s’élever encore plus. La langue et les répliques acérées, il se met de suite Philippe à dos en tâchant de le faire passer soit pour un incapable soit pour un traître. Prompt à se vanter et guère courageux, vous allez me dire que jusqu’à présent, j’en ai brossé un tableau des plus détestable.
Et pourtant. Othon possède un je-ne-sais-quoi de foncièrement appréciable ; peut-être parce qu’il est réellement intelligent, retors, qu’il a de bonnes répliques, mais surtout, qu’il fait montre à des moments clefs de réelles capacités humaines – compassion, doutes.
C’est un peu la contrepartie de Philippe ; ils s’opposent tout en étant assez semblables sur pas mal d’aspects. Ils sont pour moi les deux protagonistes les plus travaillés et vraiment les plus intéressants.

Quant à Philippe, c’est un petit régal que d’avoir droit aux commentaires et anecdotes dont il ne gratifie que son fort intérieur et ses lecteurs. Gouailleur, loyal jusqu’à la mort, prêt à tout pour défendre son pays et son souverain, mais en même temps rongé par le passé, les erreurs qu’il a pu faire et les injustices commises à son encontre.
C’est un personnage un peu doux amer, conscient de sa place, mais aussi qu’il aurait pu avoir tellement plus si le destin ne l’avait pas marqué ainsi. Le passage final où il va retrouver sa maison, avec sa femme et son fils négligés, est particulièrement poignant de ce côté-là.

La royauté enfin – le roi et sa fille – sont sympathiques également, et assez représentatifs de l’idée qu’on se fait des monarques de « cette époque ». Le roi, sanguin, mais raisonnable quand il est entouré des bons conseillers, et la princesse un peu mélancolique, capable d’actes de bravoure mais délicate qu’il faut quand même aller sauver.
Clichés, me direz-vous ? Peut-être un petit peu, mais honnêtement, ça fonctionne sans problème.

Parlons un peu de l’univers.
Riche, donc, comme je le disais. D’abord, il est indéniablement de type moyen âgeux ; on sent que l’auteur a un goût pour cette période, et qu’il a fait des recherches et maîtrise son sujet. Les tenues, notamment, sont particulièrement documentées et prennent un sens dans tous ces jeux de pouvoir. La vie quotidienne également : corps de métier, haute et basse ville, conditions de vie, architecture (même si elle est un peu particulière à Méronne tout de même ; je pense notamment aux geôles inversées que j’ai particulièrement aimées, ou au grand Oectuaire qui donne carrément envie d’aller le visiter !)

La magie ensuite est plutôt intéressante. Elle n’est pas omniprésente comme dans beaucoup d’univers fantasy, au contraire : c’est quelque chose d’assez rare, et qui n’est pas très bien vu par le syncrétisme. Pour autant, c’est plutôt puissant visiblement ! (et l’unique mage de la cour, Myrr Gilemnas, cache extrêmement bien son jeu…)

Le bestiaire enfin, avec des races classiques (nains, anges, démons, notamment), mais qui là encore ne sont pas majoritaires et viennent plutôt apporter une petite touche de dépaysement.
J’avoue d’ailleurs être assez curieuse de ce fameux « pays » des démons, contre lesquels on a battit un mur et s’engage la croisade pour aller les poutrer définitivement. Est-ce qu’ils seront justement assez classiques ou aura-t-on d’autres surprises, en rapport avec le syncrétisme et toute la cosmogonie qui a été bâtie par Grégory Da Rosa ? (scoop : je penche pour la seconde version !)

Un petit mot sur l’écriture également. Fluide et bien posée, on sent un auteur qui maitrise sa plume et peut s’autoriser jeux verbaux et images plaisantes. L’accent a également été mis sur un parlé qui se veut « d’époque » et qui est réussi, même si j’ai bloqué sur un tout petit détail : la récurrence bien trop prononcée de « icelui/icelle/iceux ». Au bout d’un moment, je ne voyais plus que ça, un peu comme le « meshui » de Pevel dans Wieldstadt.
Mais sinon, c’est du petit lait 😉

Pour terminer, je ne m’engagerai pas plus loin dans l’intrigue que ce que je vous ai déjà dévoilé, mais je m’autorise à vous dire qu’elle est très bien ficelée, que vous ne verrez pas venir les rebondissements et que la fin sur ce gros cliffhanger est définitivement très mal élevée ! Non mais, on n’a pas idée de tenir ses lecteurs en haleine, comme ça ?! Après tout ce qu’ils ont déjà subi ?
Donc le tome 2 est déjà dans la bibliothèque, je lui ferai un sort un de ces jours.

Je recommande donc fortement la lecture de ce petit bijou, qui mêle politique, action, univers fouillé et réaliste quoiqu’unique, personnages attachants et intrigue fort prenante.
Amateurs de fantasy mèd-fan et d’écriture ciselée, ce roman est fait pour vous !

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