510rj1uefrl

Et si la Révolution française n’avait pas eu lieu ? Voici le portrait d’une France qui ne fut jamais, où une minorité d’aristocrates continue, aujourd’hui, d’asservir les masses populaires, notamment en interdisant l’instruction. Jean, fils d’ouvrier, en fait la dure expérience lorsqu’une descente de police met un terme brutal aux cours qu’il suit clandestinement. Incarcéré, puis libéré par la Résistance, il devient un hors-la-loi. Clara, elle, est née du bon côté de la barrière. Pourtant, la vie dorée qu’on lui impose et les inégalités dont souffre son pays la révoltent. Deux personnages, un destin commun : changer le monde…

Vous vous rappelez (oui je sais, ça remonte à loin), quand je vous disais que l’incipit de « Ceux qui rêvent » du même auteur aurait mérité d’être plus long et détaillé parce que la situation uchronique en Europe promettait de roxxer du poney ?
Ahah ! Je suis trop douée. Bon, c’est aussi la faute de l’éditeur de la version poche. Quelle idée de ne pas lister ou indiquer sur la couv que le bouquin fait partie d’une screugneugneu de trilogie ?!
Et donc j’ai juste commencé le cycle par le milieu…

Mais bon ! Erreur réparée en passant chez un bouquiniste, avec la petite exclamation « Oh, c’est cool, il a fait plus dans ce cycle ! Et… ah zut… » (ça m’a rappelé ma découverte de Everworld, une chouette – et vieille – trilogie ado fantastique, si vous ne connaissez pas, je vous la recommande, où j’avais bien sûr commencé par le troisième tome. On ne se refait pas !)
Et c’est de ce premier tome que je vais vous parler aujourd’hui.

L’époque décrite dans ce roman est franchement contemporaine (on est plus ou moins au début des années 2 000), mais avec de « légers » changements.
En gros, tous les épisodes d’instabilité politique depuis la Révolution de 1789 ont bien eu lieu, mais à la fin, la monarchie a été rétablie sur le trône. Et c’est le même scénario à peu près partout dans le monde : les anciens pouvoirs répressifs sont restés en place et on oppresse la population autant que possible. Mais cette fois, l’armée possède des fusils d’assauts, des tanks et des avions, quand les cous noirs n’ont que pistolets et vieilles pétoires.
La connaissance et le progrès sont très largement contrôlés, le but étant d’en faire profiter les nantis et de laisser tous les autres dans l’ignorance. Logique : moins vous en connaissez, moins les choses peuvent vous faciliter la vie, moins vous avez de temps et de chances de vous rebeller.

Le roman fonctionne, comme souvent chez Bordage, en suivant des pistes parallèles en alternant un chapitre sur deux.
D’abord Jean, un adolescent cou noir, qui part faire sa première saison en tant que travailleur avec son père et son oncle. Ils partent plusieurs mois dans un domaine éloigné en tant que cueilleurs, afin de gagner assez pour subvenir aux besoins de la mère et des sœurs de Jean.
Outre les conditions difficiles et dégradantes, tout aurait bien pu se passer, si Jean n’avait pas eu des velléités au-dessus de sa condition. Chez lui, il a suivi les classes clandestines de Magda, qui lui a appris à lire, écrire et compter, et cela a instillé en lui des rêves dangereux. Il se rend cependant rapidement compte que le monde réel peut très rapidement se révéler cruel lorsqu’un autre saisonnier se fait arrêter par la gendarmerie royale, mais surtout que son monde n’a rien à voir avec celui des élites et en restera séparé, lorsque ses premiers émois amoureux avec la fille du domaine se terminent en humiliation.

De l’autre côté, Clara, fille de l’argentier du roi de France. Elle vit à Versailles dans une cage dorée, et s’ennuie dans ses études, préférant passer son temps avec ses amies à jaser à propos de la cour et de leur futur mari.
Un jour, Clara doit rencontrer celui que ses parents ont choisi pour elle. Elle se rend compte qu’elle aurait aimé découvrir plus, apprendre plus, et craint cette rencontre. Mais sa voiture est victime d’un accident en chemin, le chauffeur meurt sur le coup, et elle se retrouve prisonnière de Barnabé, un simple d’esprit, qui veut remplacer sa mère décédée. Sa vision du monde change durant sa captivité, dont elle est secourue par hasard par Jean, et une fois rendue à sa famille, elle se rend compte qu’il y a bien plus à attendre de la vie que ce que lui offre sa condition, à commencer par les êtres humains.

Le destin des deux personnages plonge très nettement dans le tragique par la suite :
Jean se retrouve hors la loi à cause de ses classes clandestines, et, après avoir échappé aux gendarmes après sa rencontre avec Clara, finit dans un gang parisien qui veut l’entraîner à tuer et racketter.
Clara, elle, est de retour chez elle, mais veut plus que jamais sortir de sa condition pour rencontre le vrai monde, les vrais gens. Elle intègre un réseau clandestin qui défie l’information officielle.
Mais pour l’un comme pour l’autre, on ne peut échapper à ce pouvoir oppresseur qui régit les vies et la société. Sauf peut-être en participant à la marche pacifique, du jour de Noël, qui réunit tous les cous noirs et les miséreux de France, et qui se rend à Versailles.

J’avais déjà pu le dire pour le tome 2, mais c’est très vrai pour tout le cycle : Bordage est un éternel optimiste, et un humaniste convaincu. Malgré sa noirceur, malgré les évènements terribles qui agitent et brisent les vies de nos protagonistes, ils ne cessent jamais de croire en l’Homme, en un futur meilleur, où les gens pourront enfin vivre en paix, ne plus s’asservir ou profiter des faiblesses des uns.
Placés face à une incompréhension totale des motivations des plus forts ou des sans scrupules, ils cherchent à renverser le monde, à lui donner un sens, une raison d’exister. Ce récit est poignant pour cela : parce qu’on souffre avec nos héros, et parce qu’on s’arrache les cheveux avec eux de voir à quel point une situation qui parait pourtant si simple reste inatteignable, à cause du plus petit nombre qui s’accroche à ses privilèges au détriment des autres.

Ce que cherche à atteindre les personnages est totalement naïf et utopique. Et pourtant, c’est une utopie qu’on aimerait atteindre avec eux, et même si on peut dire, d’un ton blasé en enfilant son costume avant d’aller travailler que c’est un beau rêve, mais un rêve tout de même, ça donne envie d’y croire.

Le ton de ce roman est plus jeunesse que ce que j’ai pu lire de Bordage (l’âge des protagonistes joue aussi, très probablement), non pas dans les situations rencontrées mais dans l’idée globale qui est décrite. Cependant, c’est peut-être aussi celui qui parle le plus, parce qu’il va droit au but et que cette idée est vraiment le cœur de l’histoire.

Au-delà de ça, l’intrigue justement est plutôt simple, de même que les personnages.
Pour ces derniers, on est un peu dans un archétype : la jeune fille de bonne famille un peu écervelée au début mais qui finit par comprendre que sa cage est dorée et veut s’en échapper ; le jeune garçon ouvrier/paysan/travailleur qui trime pour gagner sa vie, a des problèmes avec les autorités et rêve de sortir de sa condition.
C’est sans doute le point le plus dommageable, mais les personnages sont suffisamment bien campés et sympathiques pour qu’on passe outre cet aspect.
Un point que j’ai beaucoup aimé concernant Jean, c’est son dégoût des armes et du besoin de les utiliser. Là où beaucoup de personnages succomberaient à une espèce de badassitude « bien malgré eux », n’est-ce pas, lui continue à vouloir résoudre les choses sans en venir à la violence, et bien qu’il soit menacé n’utilisera son arme, si vraiment il l’utilise, qu’en tout dernier recours.

L’univers en revanche est vraiment intéressant. Décalque des modèles de société de la fin des royautés mais avec les technologies et les moyens actuels, il offre des pistes qui fonctionnent très bien. D’autant que si on reste basé en France, on a, grâce au réseau virtuel clandestin, un petit aperçu de la vie dans les autres pays, notamment en Europe, ce qui est bien sympa.
J’aurais peut-être préféré qu’on s’attarde davantage sur l’univers, mais il est auto-suffisant en réalité : on se l’imagine très bien grâce à nos connaissances historiques et actuelles.

Quant au style lui-même, comme les personnages il est assez simple, il n’y a pas vraiment de ces effets un peu poétiques ou recherchés comme j’affectionne, mais le talent de conteur de M. Bordage est juste excellent.
Il sait parfaitement comment finir ses chapitres sur un bon cliffhanger juste pour pousser à tourner une page de plus, et honnêtement, le récit tient totalement en haleine.

Au final, c’est un roman uchronique plutôt poignant, naïf et utopique mais qui fait du bien dans notre époque (en tout cas, ça a été mon cas), même si je le trouve en réalité atemporel de par les thèmes qu’il développe.
Je le conseillerai davantage dans du jeunesse/young adult, mais Bordage est un auteur qu’on peut suivre les yeux fermés quoi qu’il en soit, et ma foi sans vous dire d’aller vous jeter dessus immédiatement, si vous avez l’occasion de le lire, il vaut le détour.

Publicités